“Hier voyageant sous les orbites
Sous la poussière j’ai entendu notre écho
J’ai entendu s’écrouler les frontières

Je suis revenu et on aurait dit que la stupeur m’avait fait oublié là-bas mes pas.
Mes pas ? Oui, comme si je les voyais circulant librement entre artères et poumons
décrivant des courbes, s’insinuant incertains et confus
dans les replis des hanches et dans la peau
dans un abîme qui ne les connais pas
Comme si je les voyais de retour

Ils passeront, mes pas. Vous ne pourrez les voir
Entre nous s’échange une langue pour la distance
que nul autre ne comprend.”

Adonis

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Langue pour la distance

 

Photo : Ciel d’Uzeste, 1er août 2017

“L’oubli est ascension vers la porte de l’abîme
Voilà que j’oublie mes fins, que je m’élève et m’écrase. Où éprouve-t-on le vrai
Dans la marche ou aux fins heureuses des routes ?
Et si j’aboutis, comment marcher ? Comment brandir une idée ou une chanson ?
J’ai restreint mon abîme pour que mon pas s’y allonge. et j’ai assis le ciel sur les gravats
Et je dois oublier pour secouer de mes poignets les chaînes de nombreux chemins
Et je dois oublier mes dernières défaites pour voir l’horizon des commencements
Et je dois oublier l’origine pour l’y diriger, confiant en elle et en moi
Parce que je ne cesse de l’interroger, je ne trouve de forme à ma voix que souterraine […]”

Mahmoud Darwich, extrait de Au dernier soir sur cette terre

Quelques mots reprisés d’un 16 juillet :

Je marche. Le paysage soudainement se transforme. Un volume, une épaisseur, un chant. Les signes affluent depuis différents lieux. Certains m’atteignent plus rapidement que d’autres. Ce matin, c’est une musique du vent dans les arbres, le souvenir d’un petit frère qui, si la vie s’était comportée mieux comme dit la chanson – serait cet autre adulte, la photographie d’un plat pays et quelques lignes dans ma messagerie.

Un dimanche en lisière.

Marcher pour ne jamais quitter la lisière, garder ses perceptions en mouvement, avoir pour compagnons de route tous les êtres croisés et toutes les choses aperçues le long du chemin.

Ce soir, je termine la lecture d‘Elisée. Avant les ruisseaux et les montagnes de Thomas Giraud. C’est un très beau livre, simple et plein de détours et de densité à la fois. Une écriture de ruisseaux, de ceux (et celles) qui font les grandes rivières. Une écriture patiente. Sur le fil tenu d’une page. On voudrait pouvoir en équilibre tenir sur l’arête. On ne danserait pas. On écouterait la rivière. On suivrait du regard les sillons dans les champs. On dormirait peut-être.

 

 

De la marge à la lisière (1)

Je partage ici quelques réflexions d’août 2016 à propos de la notion de lisière. Celles-ci constituaient l’introduction d’un document d’archives intitulé “Une année en lisière”.

La notion de « lisière » vient progressivement se substituer dans mes écrits à celle de « marge » très travaillée par la sociologie et fréquente dans les sphères alternatives de l’art et du politique. Même si l’on sait que « la marge » est toujours en interaction(s) – ne serait-ce que dans l’imaginaire – avec son inverse (le centre où la force centrifuge des normes peut sembler à son plus haut niveau, ce qui apparait discutable dans la mesure où la proximité des lieux de pouvoir confère aussi une certaine liberté quand à l’application, l’altération et la production des normes), la notion de « lisière » porte en elle la possibilité d’un autre déplacement qui n’est plus simplement celle du rapport entre « un centre » et « sa périphérie ». Être en lisière de l’Université, c’est déjà être à la frontière d’autres mondes et cela m’ouvre peut-être des possibilités de penser mon vécu et ma démarche autrement qu’à travers le seul prisme de la tension à l’œuvre dans un processus de construction identitaire qui se rapporterait principalement à l’institution universitaire et à ses normes.

DUPRAZ, Amandine. « Sortir de la tentation du dispositif de recherche idéal et unique en expérimentant des agencements pluriels et hybrides. Retour sur 18 mois de recherche de plein vent » ; p.1 – Note de bas de page

 

J’ASSOCIE LA LISIERE A  LA FORÊT.

La LISIERE C’EST AVANT d’Y ENTRER (si on y entre) ou AVANT D’EN SORTIR (si on en sort)

VUE DE L’EXTERIEUR, LA FORÊT EST UN ENDROIT QUI PEUT PARAÎTRE UN PEU INQUIETANT.

VU DE L’INTERIEUR, LA ForÊT N’A pas de CONTOURS.

LA LISIERE EST aussi UNE MANIERE de TOURNER AUTOUR.

SE SITUER « EN LISIERE » C’EST PARFOIS AVOIR LE REGARD TOURNé VERS AILLEURS.

ON PEUT ÊTRE EN LISIERE DEPUIS L’INTERIEUR.

(13 août 2016)

 

Se situer « en lisière »  

c’est être 

ni tout-à-fait dedans, 

ni tout-à-fait dehors.

 

A ce stade de l’exploration, je ne sais pas si le terme « lisière » est pertinent d’un point de vue sociologique ou philosophique, notamment dans la manière que j’ai spontanément eu de l’opposer à celui de « marge ». Il s’est toutefois posé là et a progressivement « fait sa place ». J’ai trouvé qu’il m’apportait un nouvel éclairage et il m’a semblé intéressant de prendre le temps de voir ce que cette métaphore pouvait venir me dire de l’expérience vécue, de l’imaginaire qui est le mien à un instant T…

 

L – Dans l’usage que j’en faisais, la lisère c’était  pour moi ce qui est « au bord de »… Mon année a d’abord été en lisière de l’institution universitaire car je n’étais pas inscrite dans un cursus classique de Master ou de Doctorat ; je précise en lisière plus qu’en marge car les interactions ont toutefois été nombreuses avec des acteurs et des espaces de ladite institution.

I – La priorité donnée à l’émergence, au soutien (et parfois à l’animation) d’espaces collectifs dédiés à la rencontre, au partage et à la coopération – et faisant œuvre de médiation scientifique, artistique et culturelle -, m’a semble-t-il parfois positionnée en lisière de mon propre processus de recherche.

S – A l’inverse, cette même priorité m’a parfois confinée en lisière de l’action politique (notamment en ce qui concerne mon implication dans la mobilisation autour de la Loi Travail).

I – Se situer en lisière m’a toutefois permis des incursions fréquentes dans des mondes dont je ne suis pas issue (mondes de l’art) ou dont mon parcours m’avait éloignée (mondes de l’éducation et du travail social).

E – D’après le Dictionnaire historique de la langue française, le mot désigne avant tout le bord d’une étoffe, il est de la famille du « liseret » dont l’une des caractéristiques est d’être « joli dans la finesse de la distance, du mouvement ». La question de la « juste distance », portée par un souci à la fois philosophique, politique et poétique, s’est maintes fois posée au cours de l’année et a été éprouvée « en acte » non sans remises en question…

R – D’après Wikipédia, la lisière « présente des conditions microclimatiques et écologiques particulières ». Dans mon histoire de forêt, la lisière est un endroit apparemment chaleureux (on y entretient en tous cas une certaine convivialité) mais c’est aussi un endroit où l’on est particulièrement exposé, un endroit où l’on ne bénéficie pas de la protection des arbres et de l’autorégulation de la forêt. La lisière comporte aussi son risque : celui d’y établir demeure sans jamais oser s’aventurer en forêt, une sorte de « I would prefer not » à la Bartelby.

E – La lisière, en brouillant nos perceptions, crée une brèche dans les représentations établies et  produit une expérience poétique. Elle inclut l’altérité et la possibilité d’un mouvement. Ainsi, la lisière invite à porter d’autres regards, à endosser différents points de vue. La lisière invite à se situer sans pour autant conduire à se figer.

avec les mots du dictionnaires
nous sommes lucioles – à bredouiller des nostalgies
émus de libérer nos poissons rouges
et persuadés que nous courons
en fleurs coupées peine perdue

Albane Gellé
Nous valsons,
éditions Potentille

(ce titre étant épuisé, si vous en avez un exemplaire quelque part, j’aimerais vous l’emprunter)

Paroles, à peine paroles
(murmurées par la nuit)
non pas gravées dans de la pierre
mais tracées sur des stèles d’air
comme par d’invisibles oiseaux,

paroles non pas pour les morts
(qui l’oserait encore désormais ?)
mais pour le monde et de ce monde.

Philippe Jaccottet,
Notes du ravin