zone frontière,
tes lignes me trouvent
alors même que celle à laquelle tu les adresses me semble s’être échappée,
irrattrapable,
ou peut-être pas tout à fait,
je me cherche,
d’avant et de demain à la fois,
allers-retours incessants,
sans beaucoup de cohérence,
j’ai dans le ventre ce calme que j’ai rarement connu,
et en même temps cette distance au monde qui sans cesse m’éloigne et me laisse muette,
sans voix, sans écriture.

un carnet de voyage ?
j’aimerais,
pas tant pour dire quelque chose de cette ville que je ne sais pas approcher,
que pour peut-être simplement déplier le voyage,
lui donner une chance de me tramer un peu,
ou plus vivement,
de me traverser la peau.
l’intensité du présent ici tient dans les jeux d’enfants
et dans le mouvement des branches de l’autre côté de la fenêtre,
tandis que l’incapacité à comprendre la langue des textes lus,
m’isole et forme une bulle,

 

j’aime à balbutier en t’écrivant
et ne pas avoir d’autre nom que celui
des lettres et des images entremêlées,

take care,

a.

carnet de voyage, montréal

 

“[…] Ni identité, ni indépendance. Je ne comprends mon existence politique qu’en fonction d’autres corps vivants dans une relation à la fois d’étrangeté et de dépendance. Mon peuple est celui des mules. Des mal nés. Des apatrides. Ceux qui m’intéressent ce sont les non-peuples en processus d’invention, les non-communautés dont l’expression souveraine exprimée comme puissance excède les limites du pouvoir. Le corps silencieux du monde qu’on ne qualifie même pas de peuple. Ceux qui portent le futur sur leur dos et à qui personne ne concède la légitimité de sujet politique. Le seul statut que je comprenne est celui de l’étrangeté. Vivre là où tu n’es pas né. Parler une langue qui n’est pas la tienne et la faire vibrer d’un autre accent, faire en sorte que tes mots sont grammaticalement justes mais phonétiquement déviants. […]”

Paul B. Preciado,

Un appartement sur Uranus, 2019

 

Un appartement sur Uranus (Paul B. Preciado)

 

 

Nul ne sait que je suis étrangère.

Que disent de toi tes mains ouvertes et singulières ?
Les paroles sont fugaces et l’oubli sans ambages.
Que disent de toi tes mots quand ils gravent la terre ?
Le souffle et la cendre, voilà ton héritage.

Nous nous reconnaîtrons ou bien nous nous perdrons.

Instant d’éternité à l’aube du voyage
Écrire c’est incarner la parole éphémère
De nos dieux immortels, c’est laisser un message
Une esquisse infidèle, inscrite dans la poussière.

Nul ne sait que je suis étrangère.

 

Catherine Getten-Medori,

Terres de femmes. Terre di donne. 12 poètes corses.
éditions des Lisières, 2017

plongées pirates – l’autre (Catherine Getten-Medori)