extrait de la laudation prononcée par André Wyss à l'occasion de la cérémonie de remise du prix Michel-Dentan 2016 à David Bosc pour son livre Mourir 
puis sauter de son cheval, au Cercle Littéraire de Lausanne, le 19 mai 2016
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Les hommes vont de multiples chemins. Celui qui les suit et qui les compare verra naître des figures qui semblent appartenir à cette grande écriture chiffrée qu’on entrevoit partout : sur les ailes, la coquille des oeufs, dans les nuages, dans la neige, dans les cristaux et dans la conformation des roches, sur les eaux qui se prennent en glace, au-dedans et au-dehors des montagnes, des plantes, des animaux, des hommes, dans les lumières du ciel, sur les disques de verre et les gâteaux de résine qu’on a touchés et frottés, dans les limailles autour de l’aimant et dans les conjonctures singulières du hasard.

(Novalis)

La pensée de l’errance n’est pas l’éperdue pensée de la dispersion mais celle de nos ralliements non prétendus d’avance, par quoi nous migrons des absolus de l’Être aux variations de la Relation, où se révèle l’être-comme-étant, l’indistinction de l’essence et de la substance, de la demeure et du mouvement. L’errance n’est pas l’exploration, coloniale ou non, ni l’abandon à des errements. Elle sait être immobile, et emporter.

Le monde, immédiatement inconnu.

Par la pensée de l’errance nous refusons les racines uniques et qui tuent autour d’elles : la pensée de l’errance est celle des enracinements solidaires et des racines en rhizome. Contre les maladies de l’identité racine unique, elle est et reste le conducteur infini de l’identité relation. L’errance est le lieu de la répétition, quand celle-ci aménage les infimes (infinies) variations qui chaque fois distinguent cette même répétition comme moment de la connaissance. Les poètes et les conteurs se donnent instinctivement à cet art délicat du listage (par variations accumulées), qui nous fait voir que la répétition n’est pas un inutile doublement. (…)”

Edouard Glissant,
Philosophie de la relation.
Poésie en étendue.
(p.61-62)

 

Une citation n’est pas un extrait.
La citation est une cigale.
Sa nature est de ne pouvoir se taire.
Une fois accroché dans l’air elle ne le lâche plus.

Ossip Mandelstam

 

citation en exergue de l’ouvrage de Karelle Ménine
La Pensée, la poésie et le politique. Dialogue avec Jack Ralite.
Les Solitaires intempestifs

A paume ouverte (novembre 2017)

 

L’origine est un tourbillon dans le fleuve du devenir,
et elle entraine dans son rythme la matière de ce qui est en train d’apparaître.

Cette phrase de Walter Benjamin est inscrite au creux de ma main depuis hier après-midi. D’abord apparue sur l’écran en tissu blanc de la pièce que l’artiste-plasticienne et ses amies avaient installée pour l’assemblée.

Elle mettra exactement un jour pour s’estomper complètement, au gré des contacts de l’eau et du savon.

Quelque chose demeure pourtant d’une trace. Invisible à l’oeil. Le souvenir de ce qui a été. Un bref instant. Une surface. Matière d’un devenir. Le lieu d’une danse. L’hybridité de nos corps.

Comme un désir de danser avec.

Se laisser prendre dans le tourbillon de ce phrasé qui entraîne, aux abords du vertige. Quelque part là au creux de la main. Un écho à ce que seul peut-être le corps sait de l’épreuve d’une vie à chercher. A tâtons, dans une ou plusieurs directions. Un endroit depuis lequel peut-être tenir. Ou simplement se tenir, aux racines de l’ambivalence et du déséquilibre :

Tenir du fleuve l’apaisement
pour les terreurs des petites
filles aux allumettes tenir
du père et de la mère tenir
des arbres les racines avec
un geste planté debout.

écrit Albane Gellé dans son magnifique poème Si je suis de ce monde

*

L’expérience poétique commence peut-être là où naît une perception inattendue. Quelque part dans l’ouvert.

La main se veut ouverte. Elle n’y parvient pas toujours.

Parfois il faut d’abord lutter :

J’ai mis dans mon poing
L’avenir qui point
La force future
De loin je venais
A l’esprit qui naît
Au-delà des murs.

Ces vers sont de Pierre Seghers dans l’un de ses poèmes de la Résistance intitulé « Les lendemains ».

Parmi les phrasés qui ont guidé ces dernières années ma pratique de la poésie par coeur, les vers de Pierre Seghers tiennent une place importante, ainsi en est-il de ceux du poème « Mon coeur » :

Comme une main qui se referme
Comme un refus qui se raidit
Comme un défi aux yeux de fer
Mon coeur
[…]
Un prisonnier qui se débat
Sans mouvement et marche droit
Ses poings sont devenus de bois
Mon coeur

*

Si nul sait ce que peut un corps, nul non plus ne sait ce que peut la main dans ses élans et ses replis.

Ce qu’elle peut agripper, effleurer, tendre ; combien elle peut parfois permettre de se défendre.

Des mains qui touchent au monde, dessinent parfois dans le vide avec emportement ou précision, fabriquent de l’intérieur ce qui n’a pas pourtant pas de contours.

Entre ciel et terre. Une écriture. Une souffle.

Quelque chose à façonner d’un destin.