Louise Warren, La vie flottante

 

“J’écris ce livre depuis un lieu qui n’existe pas . Un laboratoire fantôme, sans ombre au mur. (…)

[…]

Une page raturée devient un amas de branches coupées. Une table, l’observatoire de ce qui a été traversé. Les cartes retournées. Le chaos encadré. Voici mon ordre. Il a échappé à la rature, au panier.

[…]

Raturer laisse des trous, des vides. Par ces interstices entre la nuit, l’attente, de nouveaux liens.

[…]

Accepter sa propre pensée est une étape nécessaire. Parfois très difficile. Peur de blesser, de choquer, de décevoir.

[…]

Raturer, c’est s’affirmer dans sa pensée. Progression infime.

[…]

Sortie de soi pour les uns, entrée en soi pour d’autres, l’acte de penser est ma manière de poser mes limites.

Je décide de ce que je suis capable de retenir du monde.

[…]

Plusieurs phrases ont été écrites dans l’air, parfois sous la dictée. Même dans la voix, il y a des ratures. Même dans le paysage. L’horizon est une rature. […] “

 

Louise Warren, “Le laboratoire des ratures”,

 La Vie flottante. Une pensée de la création, 

Montréal, Editions du Noroît, 2015

Mouvante place…

 

Où sommes-nous ?

Dans la tempérance
Dans la démesure des torrents

Dans le compas de l’oeil
Dans les brumes de la chair

Dans l’attelage des monstres
Dans les mains sans épine

Dans les nasses du doute
Dans la force des granges

Dans l’angoisse qui mobilise
Dans la peur qui engloutit

Dans le foisonnement du corps
vivier qui fonde l’esprit

Dans le songe insulaire
Dans le rêve faiseur d’hommes

Dans la dissolution des mots
Dans le tissu de la parole

Dans les randonnées du sang
Dans la réunion du coeur ?

Où sommes-nous ?

Où aucun ciel ne peut prétendre !”

Andrée Chedid

carnet de voyage, montréal

zone frontière,
tes lignes me trouvent
alors même que celle à laquelle tu les adresses me semble s’être échappée,
irrattrapable,
ou peut-être pas tout à fait,
je me cherche,
d’avant et de demain à la fois,
allers-retours incessants,
sans beaucoup de cohérence,
j’ai dans le ventre ce calme que j’ai rarement connu,
et en même temps cette distance au monde qui sans cesse m’éloigne et me laisse muette,
sans voix, sans écriture.

un carnet de voyage ?
j’aimerais,
pas tant pour dire quelque chose de cette ville que je ne sais pas approcher,
que pour peut-être simplement déplier le voyage,
lui donner une chance de me tramer un peu,
ou plus vivement,
de me traverser la peau.
l’intensité du présent ici tient dans les jeux d’enfants
et dans le mouvement des branches de l’autre côté de la fenêtre,
tandis que l’incapacité à comprendre la langue des textes lus,
m’isole et forme une bulle,

 

j’aime à balbutier en t’écrivant
et ne pas avoir d’autre nom que celui
des lettres et des images entremêlées,

take care,

a.

plongées pirates – l’autre (Catherine Getten-Medori)

 

 

Nul ne sait que je suis étrangère.

Que disent de toi tes mains ouvertes et singulières ?
Les paroles sont fugaces et l’oubli sans ambages.
Que disent de toi tes mots quand ils gravent la terre ?
Le souffle et la cendre, voilà ton héritage.

Nous nous reconnaîtrons ou bien nous nous perdrons.

Instant d’éternité à l’aube du voyage
Écrire c’est incarner la parole éphémère
De nos dieux immortels, c’est laisser un message
Une esquisse infidèle, inscrite dans la poussière.

Nul ne sait que je suis étrangère.

 

Catherine Getten-Medori,

Terres de femmes. Terre di donne. 12 poètes corses.
éditions des Lisières, 2017

Rencontres de géopolitique critique (2)

“Je crois qu’on devrait reprendre le contrôle de notre imaginaire et des récits qu’on écrit pour nous.

On devrait inventer une nouvelle histoire à chaque communiqué officiel qu’on nous présente sous un certain angle, on devrait démolir les angles, interdire la paresse de ceux qui gueulent toujours avec les loups.

On devrait inventer pour chaque conte un autre conte. Le conte et le dé-conte. Le conte et le contre-conte.”

Mariette Navarro, Zone à étendre,  Quartett , 2018