carnet de voyage, montréal

zone frontière,
tes lignes me trouvent
alors même que celle à laquelle tu les adresses me semble s’être échappée,
irrattrapable,
ou peut-être pas tout à fait,
je me cherche,
d’avant et de demain à la fois,
allers-retours incessants,
sans beaucoup de cohérence,
j’ai dans le ventre ce calme que j’ai rarement connu,
et en même temps cette distance au monde qui sans cesse m’éloigne et me laisse muette,
sans voix, sans écriture.

un carnet de voyage ?
j’aimerais,
pas tant pour dire quelque chose de cette ville que je ne sais pas approcher,
que pour peut-être simplement déplier le voyage,
lui donner une chance de me tramer un peu,
ou plus vivement,
de me traverser la peau.
l’intensité du présent ici tient dans les jeux d’enfants
et dans le mouvement des branches de l’autre côté de la fenêtre,
tandis que l’incapacité à comprendre la langue des textes lus,
m’isole et forme une bulle,

 

j’aime à balbutier en t’écrivant
et ne pas avoir d’autre nom que celui
des lettres et des images entremêlées,

take care,

a.

plongées pirates – l’autre (Catherine Getten-Medori)

 

 

Nul ne sait que je suis étrangère.

Que disent de toi tes mains ouvertes et singulières ?
Les paroles sont fugaces et l’oubli sans ambages.
Que disent de toi tes mots quand ils gravent la terre ?
Le souffle et la cendre, voilà ton héritage.

Nous nous reconnaîtrons ou bien nous nous perdrons.

Instant d’éternité à l’aube du voyage
Écrire c’est incarner la parole éphémère
De nos dieux immortels, c’est laisser un message
Une esquisse infidèle, inscrite dans la poussière.

Nul ne sait que je suis étrangère.

 

Catherine Getten-Medori,

Terres de femmes. Terre di donne. 12 poètes corses.
éditions des Lisières, 2017

Rencontres de géopolitique critique (2)

“Je crois qu’on devrait reprendre le contrôle de notre imaginaire et des récits qu’on écrit pour nous.

On devrait inventer une nouvelle histoire à chaque communiqué officiel qu’on nous présente sous un certain angle, on devrait démolir les angles, interdire la paresse de ceux qui gueulent toujours avec les loups.

On devrait inventer pour chaque conte un autre conte. Le conte et le dé-conte. Le conte et le contre-conte.”

Mariette Navarro, Zone à étendre,  Quartett , 2018


Quatorzième poésie verticale (Roberto Juarroz)

 

“Un voyage se tourne parfois vers l’intérieur
où il retrouve tous les voyages
que le passé a dessinés
et aussi ceux qui ne se sont jamais faits.

Nous découvrons alors que ce voyage,
effectué avec les pas des autres,
s’est subrepticement formé,
et qu’il nous mène peu à peu
à un lieu vers lequel nous ne partîmes jamais.

Les voyages faits et les voyages non faits
sont simplement un prétexte et la matrice
d’un voyage sans fatigue ni arrivée
qui réinvente à chaque instant son voyageur
et aussi son chemin et son but.”

(trad. de l’argentin par Silvia Baron Supervielle)

Une viaje se vuelca a veces hacia adentro
y recupera allí todos las viajes
que dibujó el pasado
y también los que nunca se hicieron.

Entonces descubrimos que otro viaje
hecho con pasos de todos los demás
se fue gestando subrepticiamente
y nos lleva poco a poco
a un lugar hacia el que nunca partimos.

Los viejos hechos y los que no hechos
son tan sólo el pretexto y la matriz
de un viaje sin fatiga ni llegada
que reinventa a cada instante su viajero
y también su camino y su meta.