CORPS & GRAPHIES

” Le corps est le lieu vacillement d’une lutte entre ce qui est oublié et ce qui ne peut s’oublier.”

Karima Lazali, La Parole oubliée

” Si l’on peut écrire des “histoires du corps”, établir des “dictionnaires du corps”, il n’y a d’histoire, il n’y a d’expérience, il n’y a même sans doute de connaissance sensible que d’un corps irréductible à tout autre, parlant sa propre langue, “en tant que sujet singulier de l’histoire et de la vie” (Laplantine, Le Social et le sensible, 2005)”

Christine Delory-Momberger.
Eprouver le corps. Corps appris, corps apprenant.

 

Un jour, on se heurte à un corps, son propre corps ou celui de l’autre. C’est d’abord peut-être en marchant que mon corps s’est trouvé impliqué dans ma recherche. Le lieu du déplacement est parfois aussi celui de l’inconfort, un lieu parfois propice à l’angoisse qui me confond (je suis mon corps) en même temps qu’elle m’en sépare (je me confronte à ce corps). Le lieu de l’agir – du penser et de l’agir comme création – est également propice au déploiement d’interrogations multiples sur ce que peut un corps.  “Nul ne sait” aurait déjà répondu Spinoza. Mais pour qui voudrait élargir ses perceptions et renverser quelques ordres dominants, cela insiste : Que peut mon corps ? Que peuvent nos corps ? C’est dans ce lieu d’indétermination qui est aussi celui de la fragilité chère à Miguel Benasayag (“nous sommes ontologiquement liés”) que peut-être la recherche prend corps.  Car si l’économie est “sans corps” (Benasayag), alors même qu’elle les usent, il est des moments où ceux-ci se font ressentir, ré-émergent ou convoquent les nôtres.

Ecrire exige un mouvement du corps. Ecrire contraint. Ecrire libère aussi (“chaque singuriel est le porte-parole d’entités encore silencieuses”, François Deck).  Ecrire est parfois transitif et parfois intransitif. Ecrire est la partie la plus visible de ma pratique de recherche. Pourtant, les formes produites par l’écriture ne sont pas forcément celles attendues. A force d’écrire, écrire déborde. Ecrire parfois aussi prend la tangente, se réfugie quelque part dans l’ombre, attend un climat plus clément. Dire que mes recherches portent en partie sur l’écriture a cet étrange effet de délier les langues : les uns ou les autres m’avouent parfois qu’ils écrivent ou ont des difficultés avec cela, cela étant bien sûr quelque chose de plus ou moins déterminé, pris dans des pratiques ou des représentations parfois connotées.

Si ma recherche devait se résumer à un geste, je crois que ce serait celui d’une invitation à écrire. Ecrire étant alors à entendre de manière étendue, comme tout acte visant à partager une part de subjectivité, une part de sensible, une prise de risque en quelque sorte, le risque qu’il y a penser, un lieu pour se découvrir autre, un sentiment de liberté aussi…

Ecrire c’est prendre le risque que quelqu’un fasse écho.

En lisière de ma thèse, s’esquisse un journal de corps et se dessine l’envie d’écrire dans une langue étrangère. La marche, le tissage sont envisagées comme autant d’écritures (Tim Ingold). La manière dont les corps écrivent, au travers de leurs mouvements singuliers m’intéresse, comme autant de chorégraphies de l’intime mêlées à des chorégraphies du commun.

“Le corps est le premier espace, l’espace qui est toujours là ; non pas un lieu parmi d’autres, mais le lieu où s’originent toutes les expériences et celui auquel elles reviennent, le fonds originel sur lequel se construit la relation sensible et dynamique de “ma” présence (de mon incarnation) au monde et à autrui, l'”ancrage” (Merleau-Ponty) à partir duquel le monde se déploie pour moi et où “je” me déploie dans le monde. Le corps est la première demeure de cet “habiter” que les philosophes-géographes des espaces humains, à la suite de Heidegger, reconnaissent comme “trait fondamental de l’être-au-monde humain*”

Christine Delory-Momberger.
Eprouver le corps. Corps appris, corps apprenant.

* PAQUOT, LUSSAULT, YOUNES (dir), Habiter, le propre de l’humain (2007

 

Certaines expérimentations récentes ou en cours occupent une place importante dans cette réflexion autour de “corps en écriture” et “écriture des corps”, c’est particulièrement le cas :

  • du séminaire-pirate des arts de l’attention
  • des rendez-vous des Fabriques de sociologie
  • de la Spring School “Arts in Alps” autour du thème “La fabrique sensible des lieux”
  • du projet chorégraphique “Autour de la table” (édition grenobloise en préparation pour l’automne)

Je tenterai de revenir sur celles-ci plus longuement par la suite.

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