Itinérances

itinérance (n.f.) : caractère de ce qui est itinérant, de ce qui se déplace (source : Larousse)

Le “déplacement” est un élément important dans mes recherches. Il est à la fois un mode de vie (vivre et travailler entre plusieurs lieux), un mode de pensée (découvrir, comparer, situer, traduire), un mode d’action (rencontrer, raconter, relier, favoriser des circulations).

A la différence d’un Descartes capable d’élaborer philosophie dans un fauteuil (“Cogito ergo sum“) ou d’un Kant sédentaire (se promenant toutefois à heures régulières), ces recherches seront l’occasion de s’aventurer sur les foisonnants chemins ouverts par les penseurs voyageurs, nomades, arpenteurs et parfois exilés.

Au déplacement géographique s’ajoute le déplacement historique : comment la plongée dans d’autres temps peut-elle nous aider à trouver ressource pour penser le contemporain et agir le présent ?

Ce faisant, le “déplacement” peut aussi être l’occasion d’un “dé-placement“, sous-entendu : une modification des places habituellement attribuées. Cela peut venir du simple fait de devenir étranger (aux lieux, aux codes, aux connivences, etc.) ou cela peut passer par le fait d’introduire du jeu* capable de faire émerger du “je” comme singuriel**, flirtant avec l’indiscipline***. Dans les deux cas, cela permet d’interroger les formes et les reconfigurations possibles d’un nous**** à la fois peut-être trop stable ou toujours instable…

* Donald Winnicott, Jeu et réalité. L’espace potentiel
** François Deck, La première personne du singuriel
*** Myriam Suchet, Indiscipline
**** Marielle Macé, “Nous”, Critique, n°841-842

« Nous pensons toujours ailleurs », écrit Montaigne […]. La formule est fameuse, elle dément les ontologies rondes et les identités plombées : « Je ne peints pas l’astre. Je peints le passage. »
Un mouvement entraînant l’autre, il est bon de changer de point de vue. Sortir de soi d’abord : se réjouir et s’étonner d’être si divers, se regarder agir, sentir son corps et suivre ses pensées dans leurs états successifs. Bref, se quitter un peu, se retrouver, se reprendre dans une conscience réflexive qui est aussi une conscience vagabonde, une sorte de rêverie, de jeu d’associations, d’ « entre-deux » entre la rive des sens et celle de la raison, dit fort justement Jean Starobinski. Et puis, sortir de chez soi : filer vers l’horizon, découvrir d’autres contrées, abandonner le confort rassurant des coutumes, car cela permet de déshabituer ses idées, de déplier des questions enfouies sous d’illusoires convictions.

[…] Bouger, circuler, sortir des sentiers battus, s’en aller penser ailleurs. Pourquoi, en effet, faudrait-il rester à “sa” place ou s’y laisser enfermer ? Et pourquoi une place unique à chacun attribuée ?

[…] Face à cette logique des places gardées, la circulation non contrôlée de ceux qui ont passé les bornes, franchi les frontières, enjambé les barrières sociales sans y être invités, recèle un ferment de subversion, car elle révèle la vanité des positions établies et leur possible fragilité. En outre, elle attire l’attention sur un lieu vertigineux, un creux, un interstice entre le déjà plus et le pas encore, une zone d’indétermination et de mutations, le terrain d’aventure non balisé des identités vagues.

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs (2004)

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