Lisière(s)

 

A ce stade de l’exploration (août 2016), je ne sais pas si le terme « lisière » est pertinent d’un point de vue sociologique ou philosophique, notamment dans la manière que j’ai spontanément eu de l’opposer à celui de « marge ». Il s’est toutefois posé là et a progressivement « fait sa place ». J’ai trouvé qu’il m’apportait un nouvel éclairage et il m’a semblé intéressant de prendre le temps de voir ce que cette métaphore pouvait venir me dire de l’expérience vécue, de l’imaginaire qui est le mien à un instant T…

L – Dans l’usage que j’en faisais, la lisère c’était  pour moi ce qui est « au bord de »… Mon année a d’abord été en lisière de l’institution universitaire car je n’étais pas inscrit·e dans un cursus classique de Master ou de Doctorat ; je précise en lisière plus qu’en marge car les interactions ont toutefois été nombreuses avec des acteurs et des espaces de ladite institution.

I – La priorité donnée à l’émergence, au soutien (et parfois à l’animation) d’espaces collectifs dédiés à la rencontre, au partage et à la coopération – et faisant œuvre de médiation scientifique, artistique et culturelle -, m’a semble-t-il parfois positionnée en lisière de mon propre processus de recherche.

S – A l’inverse, cette même priorité m’a parfois confinée en lisière de l’action politique (notamment en ce qui concerne mon implication dans la mobilisation autour de la Loi Travail).

I – Se situer en lisière m’a toutefois permis des incursions fréquentes dans des mondes dont je ne suis pas issu·e (mondes de l’art) ou dont mon parcours m’avait éloigné·e (mondes de l’éducation et du travail social).

E – D’après le Dictionnaire historique de la langue française, le mot désigne avant tout le bord d’une étoffe, il est de la famille du « liseret » dont l’une des caractéristiques est d’être « joli dans la finesse de la distance, du mouvement ». La question de la « juste distance », portée par un souci à la fois philosophique, politique et poétique, s’est maintes fois posée au cours de l’année et a été éprouvée « en acte » non sans remises en question…

R – D’après Wikipédia, la lisière « présente des conditions microclimatiques et écologiques particulières ». Dans mon histoire de forêt, la lisière est un endroit apparemment chaleureux (on y entretient en tous cas une certaine convivialité) mais c’est aussi un endroit où l’on est particulièrement exposé, un endroit où l’on ne bénéficie pas de la protection des arbres et de l’autorégulation de la forêt. La lisière comporte aussi son risque : celui d’y établir demeure sans jamais oser s’aventurer en forêt, une sorte de « I would prefer not » à la Bartelby.

E – La lisière, en brouillant nos perceptions, crée une brèche dans les représentations établies et  produit une expérience poétique. Elle inclut l’altérité et la possibilité d’un mouvement. Ainsi, la lisière invite à porter d’autres regards, à endosser différents points de vue. La lisière invite à se situer sans pour autant conduire à se figer.


“La notion de « lisière » vient progressivement se substituer dans mes écrits à celle de « marge » très travaillée par la sociologie et fréquente dans les sphères alternatives de l’art et du politique. Même si l’on sait que « la marge » est toujours en interaction(s) – ne serait-ce que dans l’imaginaire – avec son inverse (le centre où la force centrifuge des normes peut sembler à son plus haut niveau, ce qui apparait discutable dans la mesure où la proximité des lieux de pouvoir confère aussi une certaine liberté quand à l’application, l’altération et la production des normes), la notion de « lisière » porte en elle la possibilité d’un autre déplacement qui n’est plus simplement celle du rapport entre « un centre » et « sa périphérie ». Être en lisière de l’Université, c’est déjà être à la frontière d’autres mondes et cela m’ouvre peut-être des possibilités de penser mon vécu et ma démarche autrement qu’à travers le seul prisme de la tension à l’œuvre dans un processus de construction identitaire qui se rapporterait principalement à l’institution universitaire et à ses normes.”

DUPRAZ, Amandine. « Sortir de la tentation du dispositif de recherche idéal et unique en expérimentant des agencements pluriels et hybrides. Retour sur 18 mois de recherche de plein vent » ; p.1 – Note de bas de page