Gestes

“Nos gestes en savent et en font plus que nous. Parce qu’ils se situent à l’interface entre nous et les autres, ils font émerger – à travers nous – des processus constituants qui dépassent nos intentions et notre rationalité conscientes. Parce qu’ils sont visibles à autrui, ils insèrent une dynamique collective qui déjoue les illusions de notre souveraineté individualiste. Parce qu’ils peuvent investir cette visibilité de la force de transformation propre à la feintise, ils ouvrent des perspectives capables de repousser les limites de la réalité. C’est à travers nos gestes, bien plus que par nos actes, que nous sommes et devenons humains – jamais « humains » en général, mais exemplaire d’une variante particulière, stylistiquement et culturellement typée, de ce que les humains peuvent être.

Yves Citton, Gestes d’humanité. Pour une anthropologique sauvage de nos expériences esthétiques. Paris : Armand Colin, 2012


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MicroéditionPiratesdesFabriques : Déplier nos gestes-2017

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Exploration de quelques gestes (de recherche)

Le geste de tâtonner – Février/Mars 2017


Le geste de classer


Le geste de confectionner – Avril 2017


Le geste de suspendre – Septembre 2018


Le geste de relier – Eté 2019

 



 

Est-ce que ça compte comme un geste de recherche ?

Est-ce que ça compte sous-entendu « dans ma recherche » le fait de s’asseoir par terre au pied du rayon « Art du 20e » de la Bibliothèque Droit-Lettres pour commencer à lire l’introduction du livre Effacer. Paradoxe d’un geste artistique et feuilleter plusieurs ouvrages sur le mouvement des Lettristes ?

A quel point ça compte sous-entendu « pour ma recherche » d’avoir pris du temps en compagnie de ces livres au sol de ce 4è étage où personne n’est passé ce soir-là lors que nous avons eu plus tard cette discussion collective sur l’obsession de la trace ?

A quoi ça tient d’être tombée sur la référence de ce livre sur le catalogue Odyssée au cours des trois minutes consacrées à la rapide recherche de la côte d’un ouvrage que je souhaite emprunter mais qui n’était pas disponible ?

A quoi ça tient d’avoir fait le détour par la BU ce jour-là ?

A quoi ça tient quand parfois je laisse mon corps me guider à sa guise ?

Se mettre en disponibilité est-ce que ça compte comme geste de recherche ?

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Est-ce que ça compte sous-entendu « dans la recherche » de tisser des liens avec des hommes et des femmes qui travaillent au campus mais qui ne sont ni doctorants, ni étudiants, ni enseignants-chercheurs ?

A quel point ça compte sous-entendu « au lieu de ma recherche » de prendre le temps de s’asseoir dans le bureau de l’accueil du bâtiment Stendhal pour bavarder autour d’un thé ?

A quoi ça tient d’avoir fait le détour par l’accueil ce jour-là ?

A quoi ça tient d’avoir décidé à cet instant précis de lire un poème tiré du sac en présence d’une jeune femme venue elle-aussi partager un moment ?

Le fait d’entretenir la chimère d’une communauté de destin(s) est-ce que ça compte comme geste de recherche ?

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Est-ce qu’un geste non-intentionnel peut être considéré comme un geste de recherche ?

Est-ce que la proportion de gestes de recherche non-intentionnels n’est pas plus importante que celle des gestes intentionnels ?

Est-ce qu’expliciter ses gestes de recherche constitue un geste de recherche ?

Est-ce qu’expliciter ses gestes de recherche constitue un geste de chercheur ?

Est-ce que nommer ses gestes de recherche constitue un geste de chercheur ?

Est-ce que nommer ses gestes de recherche constitue un geste de recherche ?

Est-ce qu’à partir du moment où je nomme un geste de recherche non-intentionnel celui-ci sera définitivement corrompu à l’avenir ?

Est-ce qu’introduire un mot légèrement différent pour faire réfléchir au précédent est un geste de recherche ?

Est-ce qu’introduire un mot incongru contribue au processus de recherche ?

Est-ce que pratiquer l’indiscipline est un geste de recherche ?

Au fait, depuis tout à l’heure, de quelle recherche est-il question ?

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De quoi je me mêle quand je fais remarquer dans un espace collectif qu’il l y a peut-être des formes de rapports de domination qui sous-tendent certaines situations récentes ?

Dans quelle mesure je produis de la violence symbolique en le faisant remarquer ? Dans quelle mesure je contribue à la violence symbolique déjà à l’oeuvre en ne le faisant par remarquer ?

De quoi je me mêle quand je propose d’interroger les relations de pouvoir ?

De quoi je me mêle quand je cherche ? De quoi je me mêle quand je pose des questions ?

Qu’est-ce qui me traverse et qui me fait ? De quoi suis-je alors mêlée ?

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Est-ce que tous les gestes de chercheurs sont des gestes de recherche ? Est-ce que tous les gestes de recherche sont des gestes de chercheurs ? Existe-t-il une relation d’équivalence entre LA RECHERCHE et la fusion des CHERCHEURS façon Dragon Ball Z ?

Est qu’on peut écrire des mots entièrement en majuscule dans un thèse ? Est-ce que cela équivaut à un geste d’insistance ? Est-ce qu’un geste symbolisé mais non-explicité peut trouver place dans un rendu de recherche ? Et si on annonce au départ le protocole qui était en fait né à la fin ? 

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Est-ce qu’on peut vraiment produire si on se pose toutes ces questions ?

Est-ce qu’on peut vraiment être engagé pleinement dans une situation si on est en train de se poser toutes ces questions ?

Est-ce qu’une fois que je les aurais posé je pourrais mieux entendre les vôtres ? Est-ce qu’entendre les vôtres n’est pas une condition pour que je puisse formuler les miennes ?

Est-ce qu’on peut écrire 300 à 450 pages de questions sous-entendu « et les présenter à un jury de thèse » ?

Est-ce que la RECHERCHE n’est-il pas le fait d’entretenir la QUESTION ?

Est-ce qu’il n’y a pas une question d’échelle et de temporalité ?

Est-ce à l’échelle de la communauté que s’entretient l’acte de la question ?

Est-ce qu’à l’échelle et dans la temporalité du jeune chercheur, la QUESTION est forcément synonyme de torture ?

Est-ce qu’on a le droit de jubiler devant un flot de questions quand le monde nous dit avoir besoin de réponses, de gestes ou d’actes ? Est-ce que la question détourne notre attention ?

Est-ce que la multitude des questions est là pour me laisser la place d’élaborer ma propre parole, ma propre vérité issue d’une expérience qu’il conviendrait que je me reconnaisse ?

Est-ce que…

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Parfois il y a des choses qui insistent…

(2017)